l’incroyable descente aux enfers du transport aérien

Depuis début avril, la plupart des compagnies aériennes européennes sont quasiment à l’arrêt et le ciel français est presque vide. Le transport aérien n’avait pas connu pareil coup de frein depuis 1940. Et le retour à la normale n’est pas attendu avant 2021, voire 2022.

Pour mesurer l’énormité de la crise qui bouleverse le transport aérien, il suffit de jeter un oeil sur les sites de suivi des vols en temps réel. Lundi matin, vers 10 h, seulement 7 avions de passagers volaient dans ciel français, dont deux à destination de Paris-CDG, contre plus d’une centaine en temps ordinaire.

Air France et KLM n’avaient que 18 vols en cours à travers le monde, contre près de 2.000 par jour l’an dernier à la même époque. Qatar Airways alignait plus de vols au départ de l’Europe qu’Air France. Et vendredi dernier, la première compagnie européenne n’était plus Ryanair, mais la petite compagnie régionale norvégienne Wideroe – avec 192 vols prévus ce jour-là, contre vingt pour la low cost irlandaise et 109 pour le groupe Lufthansa.

15 années de croissance perdues

Et c’est partout pareil ! En un mois, le trafic aérien mondial est passé de près de 110.000 vols commerciaux par jour à 26.000 vols en ce début de semaine. Soit l’équivalent de 15 ans de croissance effacée en quelques semaines. Et le transport aérien n’a probablement pas encore touché le fond. Car si l’Europe est aujourd’hui la plus touchée, avec plus de la moitié de ses compagnies aériennes à l’arrêt et un effondrement du trafic de 86 %, la crise ne fait, semble-t-il, que commencer aux Etats-Unis, où la baisse de trafic n’était encore « que » de 21 % en fin de semaine dernière.

Le transport aérien est coutumier des crises. Mais aucune n’avait approché, même de loin, une telle ampleur, depuis le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Le 11 septembre 2001 s’était seulement traduit par une baisse du trafic de 6 %. Au pire de la crise du SRAS, en avril 2003, le trafic mondial avait chuté de 15 % à 25 %, pour terminer l’année en recul de 1 % seulement. En 2009, le virus H1N1, ajouté à la crise financière de 2008, s’étaient traduit par une baisse de 3,5 %. Mais cette fois, la baisse du trafic mondial sur l’année 2020, pourrait atteindre 38 %, selon la dernière estimation de l’association internationale du transport aérien (IATA) et même 43 % en Europe.

Des pertes abyssales

Les pertes des compagnies aériennes s’annoncent tout aussi abyssales. Pour l’heure, aucune estimation n’est encore disponible. L’IATA évoque un manque à gagner qui devrait atteindre 252 milliards de dollars en 2020, soit environ 30 % du chiffre d’affaires de 2019 ( 883 milliards de dollars ). Mais le précédent record de 2008 , qui s’était soldé par une perte nette cumulée de 16,8 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires en recul de 17 %, sera sans aucun doute pulvérisé.

Selon l’IATA, la différence entre ce qui reste de recettes aux compagnies aériennes et leurs coûts résiduels se traduirait déjà par une perte nette de 39 milliards de dollars pour le seul deuxième trimestre 2020. La perte du deuxième trimestre s’élèverait même à 61 milliards de dollars, en intégrant les dépréciations d’actifs et la dette virtuelle de 35 milliards de dollars que représente l’ensemble des billets d’avion des vols annulés, non-utilisés mais non remboursés par les compagnies aériennes. Soit dix milliards de plus que la totalité des pertes cumulées du secteur de 2001 à 2009.

La crise jusqu’à quand ?

Reste à savoir quelle sera la durée la crise. De toute évidence, l’impact sur l’économie mondiale durera plus longtemps que la pandémie de coronavirus. L’IATA estime que si l’épidémie en Europe prenait fin d’ici à un ou deux mois avec le retour des beaux jours, le trafic aérien resterait en baisse de 45 % au troisième trimestre et de 10 % au quatrième trimestre. Même chose dans les autres régions du globe, où le trafic ne devrait pas retrouver son niveau d’avant crise avant 2021.

Certains analystes sont moins optimistes. Dans sa note du 1er avril, UBS ne prévoit pas de retour à la normale avant 2022. De son côté, HSBC a imaginé trois scénarios pour les compagnies européennes. Le plus optimiste table sur une offre quasi-nulle en avril et en mai, avec une reprise à 50 % en juin et en juillet, à 70 % d’août à novembre et un retour au niveau d’avant la crise en décembre. Mais dans le scénario le plus sombre, la période d’hibernation se prolongerait jusqu’en juillet inclus, suivie par une reprise à 30 % d’août à octobre et à 50 % en novembre et décembre.

Le trafic « affinitaire » sera le moteur de la reprise

Un sondage informel réalisé par le cabinet d’étude spécialisé dans le voyage OAG auprès de 5.000 participants à ses deux récentes web-conférences sur l’impact de la crise, apporte une vision intermédiaire. La majorité de ces professionnels et experts du secteur ne voit pas de retour à la normale du voyage d’affaires, coeur de cible des compagnies, avant au mieux, l’an prochain, du fait des conséquences économiques globales de la pandémie. En revanche, une petite majorité des sondés mise sur un retour plus rapide du trafic loisir, basé sur le trafic « affinitaire » et les promotions tarifaires qui ne manqueront pas de se multiplier à la reprise.

Toutefois, même dans les scénarios les plus sombres, personne ne veut croire que la croissance du transport aérien serait durablement enrayée. L’hypothèse d’un doublement du trafic aérien sur les 15 prochaines années n’a pas été démentie à ce stade. Quant aux conséquences financières de la crise, il faut se souvenir que dans le transport aérien, les remontées sont souvent aussi rapides que les descentes. Les pertes records de 2008 et 2009 avaient ainsi été suivies par un bénéfice record en 2010.

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :